Je suis chauffeur de limousine pour le plus grand palace du monde et le sujet du jour est : Lola Caramela et Gipsy Touffu.

Dimanche, ma grosse mission du jour fut d’avoir la joie et l’honneur d’accompagner un Américain du côté de Gisors. Le mec, aussitôt que je sus son nom, je le googlai discrètement sur mon smartphone : sorti de Yale, s’est marié à la fille d’un grand chirurgien de la Côte Est, fait présentement une brillante carrière à la City de Londres. Le genre qui suit heure par heure et au dollar près les fluctuations de son patrimoine. Il monta dans mon van Mercedes avec sa bourgeoise sèche comme un coup de trique et leurs quatre mômes assez malpolis pour être baffés deux fois chacun avant de monter dans un van (je peux, je peux ?). Je démarrai en ayant la sensation d’être dans un épisode de Six Feet Under, on a de ces sensations parfois… Ne parlons plus de sensation mais de certitude maintenant : j’eus celle que cette journée ne me paierait pas mon loyer. Mon Ricain, je sus immédiatement à sa gueule de raie qu’il avait peut-être déjà fait l’aumône le jour où un cul-de-jatte manchot, sourd, aveugle, lépreux et cancéreux s’était mis en travers de son chemin mais qu’il n’avait jamais donné un pourboire de sa triste vie.

Au cours du voyage, sa plus jeune fille de quatre ans nous cassa les noix. Douée, la gamine. Elle nous fit des caprices pour tout et sa voix de crécelle m’empêcha de trouver la route à un moment où je l’avais perdue. Car faut aussi que je vous dise, l’ordinateur du van était dans les choux–problème de logiciel–et mon dispatcheur m’avait donc imprimé l’itinéraire à partir d’un site dont je préfère taire le nom, grâce aux imprécisions duquel on erra trois quarts d’heure au milieu des champs verdoyants (magnifiques au demeurant, mais franchement j’étais pas d’humeur…). Nous finîmes par tomber à moitié par hasard sur le hameau en pleine cambrousse où se trouvait le château des potes de mon Ricain qui vinrent nous accueillir à notre descente de van. Le château : un hélico posé sur les pelouses du parc, pales docilement au repos, aurait été très à sa place. Ses potes : un Anglais qui avait daigné descendre en dessous de la Loire pour se marier à une Espagnole à particules.

Je passai six heures dans un parc dans un van. De treize heures à dix-neuf heures trente. C’était dimanche, j’étais nulle part et j’abandonnai très vite toute idée d’aller trouver un Leader Price qui m’aurait permis de manger à m’en faire péter la panse pour dans les sept euros : une barquette de taboulé de 500 grammes avec deux belles tomates fraîches et quatre tranches de jambon découenné-dégraissé et, en dessert, des sablés, une tablette de Crunch et du jus d’oranges sanguines de Sicile pressées. J’ai toujours une fourchette en plastique sur moi : c’est pas du professionnalisme, ça ? À quatorze heures, j’avais trop faim et peu d’espoir d’y mettre un terme avant le soir (mon client qui ne m’avait pas adressé la parole de tout le trajet, était sorti du van sans s’inquiéter de ce que j’avais peut-être une vessie ou un estomac…). Finalement un majordome aimable comme mon cul me porta vers les quinze heures un plateau repas.

J’étais censé tenir une journée avec ça ; a tranche de melon (3,67 grammes ?) vaut le détour. Le verre de rouge (6,22 centilitres ?) est pas mal aussi dans son style. Quant au nombre des pâtes, cinq, ça ou une gifle…
Je ne touchai à rien, on a sa fierté. Vers dix-sept heures, le plateau repartit aux cuisines du château tel qu’il m’avait été apporté dans mon van. Cinq pâtes ! Sale pute de châtelaine espingouine ! Même pas une chaise et une table pour le petit personnel ! Ils traitaient mieux les chevaux dans les relais de poste du temps jadis. Et si je veux me laver les mains ou éventuellement chier, je fais comment ? J’espère qu’un jour prochain, tu seras vieille, moche et bigleuse ! Ibérique déchet, va ! Je comprends mieux maintenant pourquoi t’es bien pote avec mon client, le Ricain marié à un coup de trique. Pour te punir, sache que j’ai été pisser deux fois sur tes fleurs, tu sais, le massif de roses entre la chapelle et le tennis, j’espère que quand tu les feras sentir à la duchesse de Windsor ou d’ailleurs, mon pissat printanier vous emplira les poumons d’une langueur monotone.

Pendant six heures dans un van, je dormis, j’écoutai la radio, je surfai sur mon smartphone. Finalement, alors que je remettais en place un de mes testicules dont les poils s’étaient pris dans un pli de mon pantalon (j’en rajoute pas, c’est la pure vérité), mon Ricain revint avec son coup de trique, ses quatre mômes et, fermant la marche, les deux gros cons de châtelains pochés sous les yeux, pas fâchés de me refiler la famille Peine-À-Jouir.

Sur l’autoroute, à 20 heures pétantes, alors que tous les bureaux de vote du pays fermaient, j’essayai de deviner à la tête des gens si c’était Sarkozy ou Royal qui avait gagné. Dans les voitures d’occasion, on tirait la tronche, dans les voitures neuves, on souriait, épaules détendues et rejetées en arrière : Sarko président. En arrivant à Paris, je réessayai de faire un peu de lèche à mon Ricain : « How about the temperature, Sir ? », « Would you like some music, Sir ? », les conneries d’usage pour qui veut un pourboire dans ce bas monde. Sir désirait pas non plus que je lui fasse le breakdance de Harlem en me démontant les épaules sur des scratchs de hip-hop ? Je savais déjà que, devant l’hôtel, il sortirait du van et ne me paierait que d’un « Thank you » qui lui arracherait la gueule. Ça se passa exactement comme je l’avais prévu. Zéro de pourboire. Peanuts. Nique ta mère. What does Marcellus Wallace look like ? Je l’aurais bien passé au chalumeau, le Yalois. You live, you learn : telle devait être la devise de sa fraternity à Yale. La même que Bush ?

Il était 20h36, j’étais super vénère et, casquette au vent, un des voituriers me tomba dessus avant que je n’aie eu le temps de refermer la porte de mon van pour pouvoir redémarrer et descendre au plus vite pleurer au parking :
— Fous la radio ! Y a Sarko qui fait une déclaration !
— Il lui a mis combien, Sarko, à Ségo ?, demandai-je.
— Vingt centimètres.
— Quelle vulgarité…
— T’as voté qui, toi ?
— J’ai pas voté, je bossais.

Mon téléphone sonna. Mon pote Samir m’appelait pour me dire qu’il avait voté Sarkozy et pour me proposer une place de gardien Porte De Champerret. Samir est concierge dans un HLM du dix-neuvième arrondissement. Il a 38 ans, il est célibataire et il a un harem de cinquante femmes : c’est le roi du pétrole.
— Je gère mille appartements, m’avait-il une fois expliqué. Enfin, je les gère… Je sors et je rentre les poubelles avec un tracteur tous les jours et j’appelle les pompiers s’il y a le feu, voilà ce que c’est que « gérer »… Mille appartements, ça fait en gros mille femmes dont une centaine, mariées ou célibataires, me courent après. Je peux pas fournir. Y a des soirs, j’ai cinq dîners qui m ?attendent dans cinq apparts. Je prends que des ménopausées, comme ça, j’aurai jamais de pension alimentaire sur le dos.
— Ménopausées, t’es sûr ?
— Y a des femmes à cinquante-cinq ans, c’est des bombes, tu sais, m’avait-il assuré.
— C’est payé combien, ta place de concierge ?, demandai-je à Samir pendant que le voiturier avait passé la tête dans le van pour écouter le discours de Sarko.
— 1200 par mois, plus t’as le logement gratuit, plus t’as des combines à côté.
— Quoi, des combines ?
— Exemple : en ce moment, je fous des cure-dents dans les serrures.
— Tu fais pas ça, Samir ? !
— Mais, si, écoute. Je mets un cure-dents dans la serrure, le week-end généralement. Les gens rentrent le dimanche soir et se retrouvent enfermés dehors. Ils viennent sonner à ma loge dans un état de désespoir proche du suicide. Je siffle devant l’ampleur du problème. Je me gratte la tête. Je laisse passer une ou deux minutes. Je leur dis : « Je vais voir ce que je peux faire… ». J’appelle mon pote Éric, serrurier. Il arrive en scooter. Comme le sauveur en scooter. Il se pointe devant la serrure. Il siffle devant l’ampleur du problème. Il se gratte la tête. Il laisse passer une ou deux minutes. Il leur balance un gros pipeautage comme quoi il a pas le droit de travailler le dimanche soir, les gens sont trop down pour chercher à savoir, et donc il leur dit qu’ils doivent le payer au black, tu vois. Il change la serrure. Il repasse par ma loge et me reverse 20 %. Et, le lendemain, les gens viennent me filer un petit quelque chose en plus, les yeux humides de gratitude.
— Elle est belle, la France. OK, demain, j’achète des cure-dents.

Sinon, à part toutes ces conneries, la vie n’est pas si cruelle que ça puisque mon neveu vient de m’envoyer un courriel (mon neveu, six ans, qui envoie des courriels, on croit rêver…) pour me dire qu’il a désormais deux hamsters dans sa chambre qu’il a baptisés Lola Caramela et Gipsy Touffu. Si ça, c’est pas de la poésie à l’état pur, rien n’en est.